Cyber harcèlement, incitation à la haine et cybercriminalité : La plainte de Karima Sandia BOINA Mbechezi expose la fragilité des Comores face aux dérives numériques


Contexte sociopolitique tendu et montée en puissance des conflits numériques

Le 14 mai 2024, un nouvel épisode alarmant s’est inscrit dans le registre des luttes contre les dérives numériques aux Comores. Dans un archipel déjà secoué par des tensions ethniques et sociales persistantes, Karima Sandia BOINA Mbechezi, fondatrice et présidente de l’ONG Organisation pour la Cohésion du Droit et du Développement (OCD International), a déposé une plainte qui secoue l’ensemble du pays. Elle accuse un groupe d’individus de cyber harcèlement, d’incitation à la haine raciale et ethnique, et même de préparation d’actes potentiellement qualifiés de génocide à l'encontre de certaines communautés.

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Dans un courrier adressé au procureur de la République, à l’Office anti-cybercriminalité des Comores (OFAC), ainsi qu’au Tribunal judiciaire de la Cour internationale de Justice (CIJ), l'ONG OCD International soulève un faisceau d’accusations d’une gravité inédite. La plainte met en lumière des personnalités politiques et des influenceurs, majoritairement originaires de l'île d'Anjouan, qui auraient utilisé les plateformes numériques pour attiser les tensions ethniques et attiser la haine contre les communautés natives de l’île de Guazidja.

Parmi les accusés, on retrouve des noms emblématiques du paysage politique comorien : Chamsoudine Mahanfou, Nassur Damourane Mfoumouha et Yahati Chamssoudine, son épouse, ainsi que des personnalités influentes d’Anjouan et de Mayotte. Il leur est reproché d'avoir activement mené une campagne de désinformation et de harcèlement en ligne, prenant pour cible Karima Sandia BOINA Mbechezi et d’autres figures politiques issues de l’île de Guazidja, telles que MAHAMOUD FAKRIDINE, ministre de l'Intérieur et de la Décentralisation, Fahmi Said Ibrahim, ancien ministre des Affaires étrangères, et Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, ancien président des Comores.

Des accusations graves et une situation explosive

La plainte de Karima Sandia BOINA Mbechezi ne se limite pas à une simple dénonciation de harcèlement. Elle expose une série de menaces explicites contre la communauté guazidja, révélant des propos qui appellent directement à la violence, à l'éradication ethnique et à la guerre civile. Parmi les accusations les plus choquantes, figure l’incitation à reproduire un génocide similaire à celui du Rwanda, ciblant les Guazidjas.

Selon Mme Karima Sandia BOINA Mbechezi, les individus impliqués auraient organisé des panels diffusés en direct sur des plateformes telles que TikTok, Telegram, Facebook et WhatsApp. Ces émissions, suivies par un large public, principalement composé de jeunes originaires de Mayotte et d'Anjouan, diffusent des discours incendiaires visant à radicaliser les esprits et à polariser l'opinion publique. Les organisateurs de ces panels auraient appelé à l’élimination physique des citoyens de Guazidja, les qualifiant de « races inférieures », de « nègres esclaves » ou encore de « suceurs de sang ». Mme Karima Sandia BOINA Mbechezi soutient que ces propos n'ont fait qu'exacerber la haine raciale et ethnique entre les différentes îles des Comores.

Ce climat délétère s’inscrit dans un contexte géopolitique fragile, où les tensions entre Mayotte, département français d'outre-mer, et les trois autres îles des Comores ne cessent de s’intensifier. Les réseaux sociaux, utilisés comme outils de propagande, facilitent la diffusion de fausses informations et d’appels à la violence, menaçant ainsi la stabilité sociopolitique de l'archipel.


Les figures politiques visées par les campagnes de diffamation

En plus des menaces à l’encontre de la communauté Guazidja, la plainte de Karima Sandia BOINA Mbechezi met en cause des accusations visant des personnalités politiques majeures. Elle révèle que ces campagnes de diffamation en ligne n’épargnent pas les principaux acteurs du gouvernement comorien. Parmi les victimes de ces campagnes de harcèlement numérique, on retrouve Hamadi Madi Boléro, une figure politique influente, ancien Premier ministre par intérim et acteur clé de l’accord de réconciliation de Fomboni en 2001. Fahmi Said Ibrahim, politicien de renom et ancien ministre des Affaires étrangères, est également la cible de ces attaques, tout comme Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, ancien président des Comores (2006-2011).

Sambi, en résidence surveillée depuis 2018, est une figure controversée, notamment en raison de son implication présumée dans l’affaire de la « citoyenneté économique », une affaire de corruption à grande échelle. Selon la plaignante, les accusations diffamatoires portées à son encontre auraient été orchestrées pour manipuler l'opinion publique et détourner l'attention des véritables enjeux politiques.


Cyber harcèlement et incitation à la haine : des défis pour la justice comorienne

La plainte de Mme Karima Sandia BOINA Mbechezi soulève des questions cruciales quant aux dérives numériques et à la régulation de l’espace en ligne aux Comores. La cybercriminalité, définie comme l'utilisation des outils numériques pour harceler, diffamer et inciter à la violence, est devenue un fléau croissant dans l’archipel, à l’instar de nombreuses nations africaines. Aux Comores, où les plateformes numériques se sont démocratisées ces dernières années, cette évolution a transformé la manière dont les citoyens participent au débat public, mais aussi créé un terrain fertile pour les discours de haine et la désinformation.

Dans le cadre de cette affaire, les tribunaux comoriens devront déterminer dans quelle mesure les propos tenus en ligne constituent des infractions punissables par la loi, notamment en matière de diffamation et d’incitation à la haine raciale. La diffamation implique la propagation d’informations fausses visant à nuire à la réputation d’une personne, tandis que l’incitation à la haine est un chef d’accusation particulièrement grave qui pourrait déstabiliser l’équilibre fragile des Comores.

L'ère numérique : entre liberté d'expression et responsabilité sociale

Cette plainte remet en question le rôle des réseaux sociaux dans le façonnement du débat public aux Comores. Si ces plateformes offrent un espace précieux pour la liberté d’expression, elles sont aussi devenues des armes redoutables pour semer la division, harceler les adversaires politiques et manipuler l’opinion publique. Le défi pour les autorités comoriennes réside dans la manière de réguler cet espace tout en préservant les libertés fondamentales.

Karima Sandia BOINA Mbechezi appelle ainsi à une prise de conscience collective pour éviter que les réseaux sociaux ne deviennent des outils de déstabilisation sociale. Selon elle, cette affaire pourrait marquer un tournant dans la manière dont les Comores et d’autres pays africains aborderont les questions de cybercriminalité à l’avenir. Le fait que cette plainte ait été déposée devant la Cour internationale de Justice envoie un signal fort : l’utilisation des plateformes numériques à des fins de harcèlement, de diffamation et d’incitation à la haine ne saurait rester impunie.

Une régulation numérique nécessaire pour préserver la cohésion sociale

Face à la montée de la violence en ligne, les autorités comoriennes et internationales doivent impérativement réagir pour prévenir les risques de polarisation et de fragmentation de la société comorienne. L’instauration de législations spécifiques pour encadrer l’utilisation des plateformes numériques devient une nécessité urgente, afin de protéger la liberté d’expression tout en sanctionnant les abus.

La plainte de Karima Sandia BOINA Mbechezi est un rappel poignant des dangers auxquels sont exposés les jeunes, souvent influencés par des discours radicaux en ligne. Elle met également en garde contre la responsabilité accrue des organisateurs de panels en ligne, qui peuvent être considérés comme complices des propos tenus lors de ces discussions. L’affaire, par son ampleur et ses répercussions, pourrait bien ouvrir la voie à une régulation plus stricte de l’espace numérique aux Comores et dans d’autres pays africains.

Pour conclure, cette plainte, qui va bien au-delà d'un simple cas de cyber harcèlement, pose des questions profondes sur l'avenir de la régulation de l'espace numérique, la liberté d'expression, et la préservation de la paix sociale dans un archipel en pleine mutation. Alors que l'affaire suit son cours devant les instances judiciaires internationales, elle marque un moment charnière dans la lutte contre la cybercriminalité et la protection des droits des citoyens comoriens.

Par Saidicus Leberger
Coordinateur d’OCD International Federalitude Suisse pour le Burkina Faso
Pour Radio Tankonnon

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